"Quelle liberté pour le numérique ?"

Anonymat et cryptologie
remparts contre les dérives

par Sylvie Rosenfeld

Vingt ans après la publication de la loi "Informatique, fichiers et libertés", le contexte technologique a évolué mais la problématique quant aux libertés n'a pas fondamentalement changé. La journée, organisée par l'Association française du droit de l'informatique et de la télécommunication qui s'est tenue le 15 juin dernier sur le thème : "Quelle liberté pour le numérique ?", a démontré que l'internet possède en lui les remèdes de ses maux.
Internet permet d'enregistrer tous nos faits et déplacements dans cet espace virtuel. Blandine Poidevin, avocat au barreau de Lille, a revendiqué le droit de ne pas être pistée sur le réseau. Pour sa mise en oeuvre, elle a plaidé en faveur d'"un droit à l'anonymat total. Pour l'obtenir dès à présent, il suffit d'utiliser les services de réexpéditeurs et la cryptologie". Comme l'a en effet expliqué Pierre Gioux, avocat au barreau de Paris, "en se connectant sur certains sites, l'internaute devient anonyme. Il peut même devenir quelqu'un d'autre".
Certains participants ont cependant mis un bémol au droit absolu à l'anonymat. Ainsi Thierry Garby, avocat au barreau de Paris, a refusé que l'on confonde anonymat et confidentialité.
L'anonymat permettrait néanmoins d'empêcher la constitution de profil des personnes physiques comme morales. Elie Auvray, responsable de la formation du Cejem, a de son côté établi qu'"en croisant moteur de recherche et forum de discussion, on peut obtenir une manne d'informations : le nom, l'adresse électronique, la liste des forums de discussion qui donne une indication sur les sujets d'intérêts, etc. C'est un peu troublant".
Une autre manière d'obtenir des informations sur un internaute est de glisser un cookies sur son disque dur. Pour Alain Bensoussan, avocat au barreau de Paris, "les cookies sont parfaitement légaux". Ce que lui conteste Alain Weber, avocat au barreau de Paris. Selon lui, "il ne faut pas aborder la question des cookies sous l'angle de la loi "Informatique et libertés" mais sous celui de la loi Godfrain qui interdit la suppression de données sans autorisation. Par exemple, lorsque la zone cookie est saturée, le fait d'en envoyer d'autres détruit les cookies déjà stockés".
La cryptologie est un moyen imparable d'assurer la confidentialité des messages mais elle reste sous contrôle de l'Etat. Jean-Marie Breton, expert judiciaire près la cour d'appel de Paris qui a fait un exposé très critique sur le sujet craint que "le citoyen ne soit à la merci de la discrétion des tiers de confiance", qu'il qualifie de "serrurier agréé par le gouvernement". Pour lui, comme pour Alain Weber, "on ne peut pas adop-ter une loi sur le fondement qu'un citoyen est un délinquant. De toute façon, le vrai délinquant ne la respectera pas".
Plus largement, Etienne Grumbach, avocat au barreau de Versailles a estimé que "la liberté, c'est toujours un risque. Existe-t-il une présomption de culpabilité qui fasse qu'on doit être fiché ?"
Parallèlement à la protection des données personnelles, Alain Bensoussan a prôné un droit à l'existence sur internet. "L'accès au référencement pourrait être un nouveau combat pour les libertés. Sur les moteurs de recherche, seuls 39 % des sites web apparaissent. Il ne faut pas oublier que la plupart des moteurs de recherche sont entre les mains d'un nombre limité de sociétés". Dans ce sens, Daniel Duthil, président d'Interdeposit, Genève, a démontré comment "le fait de contrôler des moteurs et les contenus permet d'orienter les internautes. Par exemple, si un moteur de recherche ne trouve pas de site où vous puissiez trouver le disque que vous désirez, il va néanmoins faire apparaître une publicité sur un site qui vend des CD".
La sanction à ces dérives immatérielles peut-elle provenir de juges dématérialisés ? s'est interrogé Jacques Viet, expert judiciaire près la cour d'appel de Paris. Il a rappelé que "déjà certains actes de réparation des accidents de la circulation étaient réglés par des propositions transactionnelles produites par des systèmes experts".
De nombreuses atteintes aux libertés vont encore surgir et d'actuels problèmes ne sont pas encore résolus. Mais "pour faire une avancée, il faut commencer par reculer, puis rechercher les anciennes idées pour les rattacher aux nouvelles", préconise Thierry Garby qui se souvient que la jurisprudence sur les contrats informatiques a été élaborée à partir du droit du bâtiment.


[Retour au sommaire]