Promesses virtuelles en attendant l'ART
Une grève dont les revendications sont approuvées par leurs cibles, louangées par les ministres, plébiscitées par le public... Une grève qui pénalise les seuls grévistes du dimanche : mêmes les Pères Noël hésiteraient à croire à l'efficience d'une telle action, eux qui sont d'astreinte surtout le week-end. La grève de l'internet du 14 décembre a pourtant été un succès en France. C'est que les usagers du cyberespace bénéficient dans l'opinion d'un crédit d'autant plus grand qu'il est "moderne", et virtuellement prometteur. Tout le monde s'est accordé donc à leur donner raison, à savoir à leur reconnaître le droit à des tarifs d'accès au trafic dont le faible coût devrait favoriser le développement de leur communauté. Le 13 décembre, débutait aussi un mouvement inédit, consistant, à l'appel de worldnet et de l'association Adin (usagers en colère) - dans le boycott du réseau. Objectif : attirer l'attention des pouvoirs publics sur les tarifs imposés aux cyberconsommateurs français, plus lourds en effet que ceux pratiqués chez la plupart de nos voisins. (Un contre-exemple : le Royaume Uni où le coût mensuel pour un abonnement auprès d'un fournisseur d'accès et six heures de connexion est de 220,30 F (contre 171,5 F en France, voir Libération du 15 décembre 1998) et où la fréquentation du réseau passe pour plutôt bonne. Mais cette indication n'a inspiré aucune analyse. Plus que le nombre de grévistes, fort diversement évalué selon la source de l'information comme il est d'usage, doit être pris en considération la propension au commentaire sympathique manifesté par les politiques. Dès le 4 décembre, Laurent Fabius avait souligné la nécessité d'une baisse des coûts dans l'optique de la démocratisation du net. De manière plus surprenante, Alain Madelin, lui apportait son renfort, au motif que : "Les pratiques tarifaires de France Télécom constituent un véritable frein à la popularisation de l'internet en France".
Enfin, le 14 décembre, Dominique Strauss-Kahn et Christian Pierret faisaient chorus à leur tour sur la question : ils allaient "demander à l'ART de rechercher, en concertation avec les opérateurs une solution qui soit à la fois respectueuse de la concurrence et plus favorable aux internautes".
Cette intention de saisir l'organisme de régulation, en aucune façon, n'était ressentie comme une menace par le président de France Télécom, Michel Bon : "Nous aussi, nous souhaitions établir des connexions avantageuses".
Il est difficile d'imaginer que face à une revendication d'ordre économique, chaque responsable interpellé par les grévistes n'ait pas fait ses comptes : si les coûts diminuent pour les utilisateurs, ce sera au détriment des actionnaires de France Télécom, parmi lesquels il faut bien compter l'Etat... Sans oublier que des tarifs vraiment "intéressants" pour l'internaute détermineront une hausse d'intérêt de la part des minitelistes et que tous ces calculs qui n'ont rien de scolaire sont certainement faits depuis longtemps.
Un tel consensus dans les réactions ferait douter de la réalité de l'action. Le phénomène tiendrait-il à la cyberéalité ou aux positions banalement démagogiques des uns et des autres ? Seu-le l'ART introduit des nuances. si elle se dit favorable à la demande des internautes, elle rappelle son rôle d'autorité gardienne de la concurrence. Il ne lui reste que le discours qui préconise la confiance dans l'arrivée de nouveaux opérateurs qui aura un effet sur les communications locales.
Le 13 décembre, le site de mpeg3 "le Petit village" des internautes, à défaut d'être global, manifestait sa "résistance". Mais le soir venu, l'ennemi restait toujours mal identifié... Les détracteurs de mpeg3, site illicite de diffusion musicale, pourront toujours se réjouir qu'une journée de grève ait diminué son condamnable trafic.