TOURMENTE NUMERIQUE DANS L'INDUSTRIE DU DISQUE
par Martin CORMIER
PARIS - A l'heure de l'information globale et de la révolution digitale, l'aventure du multimédia est vécue différemment selon que vous êtes éditeur, écrivain, publiciste, libraire, auteur ou producteur de disques. Alors que le milieu de l'édition montre une grande capacité à s'adapter aux nouvelles exigences du marché, l'industrie du disque éprouve une étrange difficulté à modifier le champ de ses activités commerciales.
Aussi, l'expérience de la société française de l'édition fait-elle généralement contraste avec son homologue de l'industrie du disque. Alors que la première utilise avec profit l'énorme possibilité de diffusion des réseaux navigables, la seconde assimile avec moins d'assurance le potentiel de distribution du web et réclame la préservation de ses droits à grand coup de législation.
Aux Etats-Unis, où l'industrie du disque préfère intenter des poursuites civiles pour contenir le flot de ses pertes commerciales (estimées à plus de 300 millions US en 1998), on commence à entrevoir avec soulagement la fin d'une autre période transitoire fréquemment rencontrée dans l'histoire récente.
Il faut dire que le moment de prendre peur pour un sous-secteur de l'économie coïncide habituellement avec l'émergence de technologies nouvelles. Devant l'incertitude que créée l'apparition d'un nouveau produit, devant la constatation des pertes projetées et des parts de marché à préserver, l'industrie éprouve habituellement un penchant momentané pour les scénarios noirs et les remises en cause.
Qu'on se rappelle seulement la réaction des studios de cinéma lorsque les systèmes d'enregistrement vidéo de type SECAM, BETA ou VHS ont fait leur apparition dans les années 1970. On craignait alors que la capacité de copier et de distribuer librement un contenu culturel (entendez sans règlement des justes droits d'auteurs au titulaire) entraîne le désintérêt du public pour les films en salles et des pertes de revenus colossales. Or, il appert que les bénéfices d'exploitation des grands studios hollywoodiens ont connu une croissance phénoménale depuis l'apparition sur le marché de ces 'appareils de reproduction' vidéo.
Mieux encore, le public n'a pas déserté les salles, comme on l'avait prédit. Investissant davantage dans la technique (son, image), l'exploitation des salles (création de grands complexes) et la distribution des films (vente et location de vidéocassettes), les studios de cinéma ont misé sur la satisfaction des besoins du consommateur, sur son confort et son divertissement, afin de tirer profit d'un changement technologique menaçant.
De même, l'apparition de la cassette audio n'est pas venue à bout de la faculté d'innovation de l'industrie du disque. Misant sur le contentement de l'auditeur et l'amélioration du rendu sonore, le développement de la technologie digitale et de son support, le CD, ont fait en sorte d'assurer la survie de l'industrie et son emprise sur le marché. Les ventes en magasin ont connu une progression fulgurante, avec l'apparition de méga points de vente, le développement des centres d'écoute en magasin et des plans de marketing davantage ciblés.
De ce point de vue, donc, l'avènement des formats de compression audio de type MP3 (MPEG 1, Audio Layer 3) ne constitue qu'une autre étape de développement, et ne devrait pas inquiéter les principaux acteurs de l'industrie. Des changements concernant le secteur de la distribution feront sans doute leur apparition. Le téléchargement de fichiers MPEG ira croissant dans les points de vente autorisés, assurant par le fait même de nouveaux bénéfices pour les producteurs et, en amont, leurs contractants (auteurs, compositeurs...) Nous assisterons à la renaissance des ¨tubes¨, à l'émergence de la vente à la pièce dans laquelle, au lieu d'acheter l'album complet, le consommateur se portera acquéreur des seuls fichiers numériques qui l'intéresseront.
Ultimement, les parts de marché se préserveront au prix de l'innovation et de l'investissement. Il s'agira en fait pour l'industrie du disque, de faire ce qu'elle a déjà fait par le passé, soit répondre au nouveau par l'inédit, surpasser l'obstacle premier du questionnement corporatiste par la mise en oeuvre d'un produit amélioré, propre à répondre aux attentes du consommateur. Car c'est lui, en définitive, qu'on cherche à séduire. Juge et bénéficiaire de tous ces efforts de recherche, il se contente de moins en moins des formats et des emballages habituels. Il a besoin de changement, d'écoute, de divertissement. L'industrie doit s'efforcer de l'étonner, de le surprendre, gagner sa fidélité et sa confiance.