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Où est passé
"Informatique et libertés"?

La loi du
6 janvier 1978, Expertises en est né, tirant sa substance première
de la réflexion anticipatrice et dynamique qui accompagnait
ce grand texte.
Et voici que la dernière étape d’"Informatique
et libertés" vient de s’achever au Sénat, le
15 avril dernier, sans péripéties ni passion. Après
un ultime vote à main levée d’une poignée
de sénateurs faiblement combatifs, le projet de loi sur la "protection
des personnes physiques à l’égard des traitements
de données à caractère personnel" a été définitivement
adopté. Les 45 propositions d’amendements amenées
par les socialistes et communistes ont simplement été régulièrement
rejetées.
Transposition tardive (6 ans de retard), de la directive CE du 24 octobre
1995, le texte d’aujourd’hui consacre l’aboutissement
d’un long processus législatif, commencé sous la
gauche et défendu finalement par la majorité UMP, après
quatre lectures devant le parlement. C’est dire si les avatars
du projet ont déjà fait beaucoup gloser... Mais par delà la
traditionnelle récension des moutures successives, variations
imposées en quelque sorte, ce qui ne s’évite guère,
c’est le coup d’œil inquiet dans le rétroviseur
de la mémoire : mais où est donc passée "Informatique
et libertés" ? L’interrogation ne tient pas à la
déroute de l’esprit critique face au nostalgique refrain "hier,
c’était mieux". Les juristes du droit de l’informatique
ne manquent jamais, en effet, de rappeler qu’hier, en la matière,
renvoie à la fin des années 70, époque qui n’avait
pas éprouvé la divine surprise du net, qui n’avait
pas été subjuguée par la téléphonie
mobile, ni interloquée par l’invasion des puces. Les TIC
d’aujourd’hui justifiaient à l’évidence
une nouvelle approche réglementaire. L’usager devait-il
pour autant être retiré du premier plan où l’avait
installé la loi du 6 janvier 1978, avec son liminaire : "L’informatique
doit être au service de chaque citoyen" ? Il est vrai que
tout un chacun désormais joue du clavier, surfe pour le plaisir
OU pour la peine et manipule un langage de "pro". Est-il pour
autant moins exposé aux effets de la "laisse électronique", à la
dépendance à l’égard des petits ou des grands
systèmes informatique qui modélisent sa vie ? Cette question
n’appelle évidemment pas de réponse, tant il est
clair qu’en matière de protection de libertés individuelles,
nous demeurons tous des fichés nécessiteux.
Le pragmatisme du nouveau texte a déja été maintes
fois salué à juste titre : l’exigence d’une
déclaration pour tous les fichiers s’étant avérée
sans effet, la Cnil a privilégié une stratégie de
contrôle a posteriori. La contrepartie alléguée est
bien con-nue : des moyens d’investigations supplémentaires
pour la Commission, et la possibilité de graduer des sanctions
pécuniaires. La grande novation est constituée par la création
de "correspon-dants aux données", dont l’existence
dispense les organismes ficheurs de formalités contraignantes.
Le rappel de ces aspects déterminants, suffit pour éclairer
l’ampleur de l’amertume des associations de défense
des libertés individuelles.
Pour Raymond Forni, longtemps vice-président de la Cnil de 1988 à 2000
et père inspiré d’"Informatique et libertés",
l’autorité morale de l’institution est aujourd’hui
ruinée. La nouvelle mouture de la loi voit la consécration
de la sécurité au détriment de la liberté -
et de la confusion des rôles : la dérive est la même,
du choix comme rapporteur d’Alex Turk, président de la Cnil,
proche de Jacques Chirac, à la création du "correspondant
aux données", sans statut protégé au sein de
l’entreprise ficheuse qui l’emploie et qu’il devrait
surveiller.
Juge et partie : ce double point de vue ne serait évidemment pas
le plus favorable à l’établissement d’un nouveau
cadre juridique pour la société de l’information.
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