par Olivier COUSI
Avocat à la cour
| Désormais, la
question de la réglementation de lInternet ne se
pose plus en termes techniques ; les normes et
technologies indispensables pour une réelle
compatibilité des réseaux ou des connexions étant
acquises depuis quelques années, elle est entrée, du
fait de laccès au grand public, dans le champ
juridique traditionnel du comportement humain et des
règles sociales. Personne nest en mesure de contrôler l'Internet ! Cette affirmation, qui a de quoi faire frémir, nest pourtant que la conséquence de la structure du réseau. Créé à partir du réseau Arpanet, qui au début des années 70 avait été fondé par le département de la défense américaine afin de maintenir des communications en toute circonstances (même en cas de conflit nucléaire !), l'Internet sest développé autour dune architecture particulière qui ne présente aucun point central dadministration mais une multitude de réseaux interconnectés. Nulle possibilité darrêter son fonctionnement ni de surveiller des communications qui seffectuent directement de nimporte quelle connexion vers tout utilisateur branché sur le réseau. Il nexiste en effet techniquement aucun organisme centralisateur capable de réguler ou contrôler le trafic sur l'Internet. La mise en place dun organisme international nest pas pour demain Lon se souvient de la maxime des pensées de Pascal : "Plaisante justice quune rivière borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà". Or, le "cyberspace" na pas de frontière, et comme l'Internet na aucune matérialité physique (simple impulsion électrique circulant sur les réseaux téléphoniques) et que linformation (texte, image, et son) qui y circule ne présente aucune particularité sinon dêtre transportée sur le réseau, nulle possibilité ne s'offre de caractériser un espace nouveau, une activité nouvelle, ou une zone géographique spécifique. Dans ces conditions, il ny a pas matière à créer un droit autonome comme le droit de la mer ou de lespace. La seule piste pour une régulation internationale repose sur la possibilité dharmoniser les législations nationales dans les domaines touchés par l'Internet mais lon connaît la lenteur et la difficulté de lexercice dès quintérêts géopolitiques et particularités socio-économiques sont en cause. Le mythe du vide juridique Après quelques angoisses, hésitations, et déclarations fracassantes sur le thème : "l'Internet est hors la loi", lensemble des spécialistes saccorde aujourdhui pour considérer que lusage de lInternet par le grand public soulève un certain nombre de problèmes qui ne sont pas nouveaux mais qui présentent, il est vrai, des caractéristiques nouvelles : le viol de réseau et la fraude informatique, la liberté dexpression, la protection de la propriété intellectuelle, la protection de la personne et de la vie privée et lutilisation du réseau comme support de trafic, de fraudes en tout genre et comme véhicule de réseaux pornographiques, malheureusement surtout pédophiles. Pour les civilisations les plus dirigistes, l'Internet constitue un danger car il favorise la diffusion des informations et les contacts avec dautres pays et dautres cultures (on se souvient du rôle de la radio et de la télévision dans la perestroïka et la dislocation du bloc de lEst) ; la presse se fait ainsi lécho dune politique chinoise ou vietnamienne de contrôle systématique et de constitution dun monopole dEtat de lInternet. Solution qui ne peut prospérer que dans des pays où léquipement technique est très faible et au prix dun réel contrôle des communications, inefficace dès lors que des téléphones cellulaires permettront un accès discret à des relais satellitaires. Les tentations réglementaires La tentation est grande de légiférer mais la tâche est ardue car, comme le déclarait Portalis : "Comment connaître et calculer davance ce que lexpérience seule peut nous révéler ? La prévoyance peut-elle jamais sétendre à des objets que la pensée ne peut atteindre ?" Les Etats-Unis, malgré leur tradition libérale, ont les premiers tenté de légiférer en la matière et ont adopté en février 96 le "Communication Decency Act" par lequel devait être réprimée la diffusion de contenu "indécent" afin de protéger les mineurs ; mais la cour de Philadelphie a jugé cette réglementation contraire au principe de la liberté dexpression consacré par le fameux premier amendement de la constitution américaine. En France, le ministre des Télécommunications avait pris linitiative d'introduire dans le projet de loi réglementant les télécommunications adopté en juillet 96, des dispositions permettant dexercer un certain contrôle du contenu des messages circulant sur les réseaux. Ces dispositions ont été jugées contraires à la constitution par une décision du Conseil constitutionnel du 23 juillet 96 au motif, notamment, que la liberté dexpression nétait pas suffisamment garantie. Les premières solutions pratiques Des premières décisions de justice, françaises ou étrangères, il ressort que le transporteur qui commercialise la connexion au réseau nest pas a priori responsable, sauf à démontrer quil connaissait lexistence dune infraction ou, bien entendu, sil était complice ; et aussi que le fait dutiliser le réseau ne pouvait être un moyen déchapper aux règles légales. Mais, on le sait, la difficulté essentielle de lutilisation frauduleuse de lInternet nest pas labsence ou le manque de règles juridiques, mais plutôt leur mise en oeuvre. Face à la "cyberdélinquance", les sociétés modernes devront mettre en place une "cyberpolice" efficace, capable de naviguer sur le réseau, de connaître et dêtre informée des derniers développements techniques et informatiques. Les professionnels sont dailleurs conscients de la nécessité dorganiser aussi eux-mêmes une réelle sécurité juridique sur le réseau sils veulent lutiliser à grande échelle pour commercialiser des services grand public, gage de la prospérité économique. Village planétaire ou enfer informationnel ? Lavenir de ll'Internet est incertain ; empruntant essentiellement les réseaux téléphoniques, son devenir reste lié à celui de la téléphonie et de sa technologie dans le concert des autoroutes de linformation qui regroupent dautres types de voie de communication (câble, télévision, satellite et radiocommunication). Verra-t-on lensemble de ces techniques fusionner en un seul réseau ou lune dentre-elles se positionnera-t-elle pour dominer les autres ? Le président dAlcatel pouvait ainsi déclarer le 14 septembre dans le Figaro : "Bien avant 2010, sans doute pas dans très longtemps, l'Internet aura explosé". Quel que soit lavenir du réseau Internet dans ce "cybermonde" où les individus seront reliés les uns aux autres par des unités communicantes, ou pire deviendront eux-mêmes des terminaux dun réseau planétaire gigantesque en devenir, les problèmes de réglementation subsisteront encore longtemps pour la plus grande joie des légistes, mais ils ne sont probablement pas les plus urgents ni les plus importants.. |
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IDDN.FR.010.0000772.000.R.A.1998.026.40100
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