par Olivier ITEANU
Avocat à la cour
| Il y a plus
trois mille ans, lorsque Moïse se présenta sur le Mont
Sinaï, le maître du monde (1) lui
donna deux lois. Une loi écrite, dont furent extraites
les tables dites de la Loi et, celle que lon
évoque moins, la loi orale. Lorsquon interroge les théologiens juifs et chrétiens sur le point de savoir pourquoi deux lois ont été données et pourquoi Dieu ne sest pas limité à lécrit, de nombreuses explications sont avancées. Parmi celles-ci, la plus originale consiste à prétendre quen recourant aussi à loralité, Dieu voulait que ne "pût se fabriquer une mauvaise copie" de sa loi. Ainsi donc, dès lorigine de notre civilisation, contenu et support ont vu leur sort intimement lié. Matérialité et immatérialité se sont disputées des avantages et des inconvénients majeurs. A laube du troisième millénaire de notre ère, rien na fondamentalement changé et les mêmes questions restent posées. Les nouveaux outils communicants numériques, dont le dernier en date révélé au grand public l'Internet, ne font que répéter cette évidence : le support est distinct du contenu ; et pourtant, il est susceptible de porter atteinte au message quil stocke et aide à diffuser, à son intégrité. Ainsi donc, les nouveaux supports numériques, dont l'Internet, autorisent la reproduction fidèle, facile et à grande échelle des contenus. Ils autorisent également une large et très facile diffusion des objets stockés faisant allègrement fi des frontières des Etats souverains et indépendants. Autrement dit et à linverse, ils interdisent le contrôle aisé des objets diffusés. Ces nouveaux supports permettent également à leurs utilisateurs laltération, la modification facile et anonyme, en bref le maquillage et lappropriation possible des oeuvres dautrui. On pourrait ici allonger la liste des potentialités de ces nouveaux supports en pointant une autre évidence : lensemble des actes précités, réalisé à coût dérisoire est donc à la portée de tous. Ne nous voilons pas la face, chacun laura compris, ces nouveaux supports, certains diraient médias, présentent potentiellement un danger pour les auteurs et leurs droits unanimement et mondialement reconnus. Or, pour reprendre le cas dInternet, on constate en ces "lieux" une large présence des oeuvres de lesprit quel que soit leur genre, littéraires, musicales et artistiques. Alors comment, face à ce nouveau défi, défendre efficacement les auteurs ? Comment, en particulier, alors quune bataille sur le contenu est déjà engagée avec, principalement, les pays anglo-saxons, le droit français compte-t-il réagir ? A notre avis, et dans les limites du présent article, il ne peut être répondu positivement à ce défi quà deux conditions, qui ne sont aujourdhui pas remplies par le droit français. Dune part, la loi doit donner des moyens à ceux qui souhaitent sincèrement se conformer aux règles quelle édicte. En dautres termes, le droit dauteur français est gouverné par le principe de lautorisation préalable de lauteur à toute reproduction ou représentation publique de son oeuvre. Pour cela, lauteur ou le titulaire des droits doit être identifié. Sans aller plus avant dans cette problématique, constatons que différentes expériences sont actuellement tentées pour remédier à cette difficulté. Certaines des sociétés de gestion collective de droits d'auteur, qui disposent dun répertoire d'oeuvres dont elles assurent l'exploitation, ont, depuis un certain temps déjà, annoncé quelles envisageaient de se regrouper au sein d'une société dénommée Sesam censée constituer un guichet unique pour les oeuvres multimédias. A notre connaissance, ce projet reste, à ce jour, un projet... L'Agence pour la protection des programmes en France et le réseau Interdeposit tentent, de leur côté, de promouvoir la solution d'un tatouage numérisé de l'oeuvre. Il s'agirait de tatouer l'oeuvre numérisée d'un numéro type ISBN qui pourrait désigner notamment l'organisme d'un pays auprès duquel il conviendrait de procéder à un règlement. Cet organisme procéderait ensuite à un reversement à l'auteur et délivrerait un certificat de paiement à l'utilisateur. Cette expérience est des plus intéressantes et doit être encouragée. Dautre part, la loi doit être crédibilisée par la répression quelle prévoit. Or, aujourdhui sur le réseau Internet, une multitude de comportements aux normes de ce nouveau monde constituent pourtant des infractions pénales au sens de la loi française. Est-il admissible de traiter de manière identique des pirates professionnels et des millions d'individus constituant, de "bonne foi", des home page empruntant des éléments protégés par le droit d'auteur ? De plus, la multitude des comportements délictueux non sanctionnés permet aux contrefacteurs de métier de se fondre dans la masse et de demeurer impunis. Il faut reconnaître que la France adopte des comportements inspirés par les usages des utilisateurs anglo-saxons, et en particulier américains de l'Internet qui sont les créateurs du réseau mondial. L'Internet peut devenir un formidable outil de destruction des conceptions continentales du droit d'auteur et renforcer l'hégémonie internationale du copyright. A cet égard, l'Internet est un cheval de Troie. On constate en fait que la procédure dautorisation préalable est trop lourde et trop inorganisée pour renverser ce schéma. Il apparaît nécessaire de lamender pour mieux protéger les auteurs et le droit dauteur continental. Les exigences du droit d'auteur classique : la prééminence du droit moral imprescriptible et incessible, mais aussi, une rémunération proportionnelle de principe des auteurs etc., pourraient être sauvegardées au prix d'une entorse à lexigence dune autorisation préalable pour toute reproduction et représentation publique dune oeuvre. Ces exigences peuvent être suivies et le particularisme du droit français conservé à la condition que, par exception à lautorisation préalable générale dont bénéficient les auteurs, il soit considéré quune utilisation non mercantile ou loyale vis-à-vis de lauteur et son oeuvre, ne constitue pas une infraction. Un contrôle a posteriori remplacerait donc l'exigence a priori de l'autorisation. Alors seulement, le droit dauteur français aura retrouvé toute sa crédibilité et la bataille des contenus pourra être pleinement engagée. ___ (1) Entendez Dieu. |
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