PROPOSITIONS - Contributions au n° 200


L'EXPERT GÉNÉRALISTE, UNE ESPÈCE EN VOIE DE DISPARITION
IDDN Certification

par Jean-Christophe SLUCKI
Expert près la cour d'appel d'Aix en Provence

L'informatique a beaucoup évolué depuis la parution du premier numéro d'Expertises. A cette époque, le droit appliqué à l'informatique était en pleine croissance, alimenté par les difficultés de réalisation des logiciels spécifiques, et les premiers experts judiciaires en la matière étaient confrontés à d'impossibles conflits d'intérêts, opposant clients et fournisseurs.

En quelques années, la baisse des coûts des matériels et la profusion de logiciels standard a créé de nouveaux comportements, et en cas de difficultés ces produits de type "jetable" sont de plus en plus rarement l'objet d'une action judiciaire, et d'une mesure d'expertise. Les "beaux litiges classiques" se raréfient, et les experts peuvent s'interroger sur leur avenir. Seule une analyse d'autruche laisserait supposer que l'augmentation des volumes d'information et des capacités de traitement des ordinateurs n'ont fondamentalement rien changé, et que la pratique expertale résultant d'une solide expérience, permet de s'adapter progressivement aux évolutions technologiques du marché. Il serait plus prudent d'admettre que les experts qui ont professionnellement survécu aux vingt dernières années, vont devoir rapidement se remettre en question.

Tout d'abord, les acteurs ont évolué, les "informaticiens" qui détenaient sans partage ni contestation les pouvoirs conférés par l'hermétisme de leur savoir ont été balayés par les nouvelles générations élevées à l'écran cathodique. En matière civile, les utilisateurs sont devenus majeurs et ne peuvent plus se retrancher derrière leur incompétence, en laissant aux fournisseurs la charge des obligations de conseil et de mise en garde.

Au pénal, les services de police ont leurs propres spécialistes, et à l'image des cadres d'entreprises, les magistrats ont acquis les bases suffisantes pour comprendre un dossier technique, sans se reporter uniquement au chapitre "conclusions" des rapports d'expertise.

Ensuite, le vocabulaire a muté, par imprécision le mot "informatique" lui-même a perdu sa signification. Ce terme générique désigne globalement les procédés de traitements de l'information dans tous les environnements de matériels, logiciels et communication, eux-mêmes déclinés en multiples versions et applications. Le jargon des années 80 a laissé la place à des effets de mode, les néologismes empruntés aux adeptes du "net" deviennent une forme d'expression, voire un moyen de reconnaissance entre experts branchés, par e-mail interposé.

Enfin, l'expert généraliste est de moins en moins crédible, ses compétences se sont morcelées et cèdent progressivement la place à des spécialisations pointues dans des domaines contractuels ou délictuels, qui se découvrent avec la création de nouveaux produits ou concepts. Les réseaux et systèmes de communication par satellites ont mondialisé ou délocalisé les fraudes et les contrefaçons. Dans des affaires pénales, l'ordinateur et les réseaux sont devenus les accessoires de nouveaux délits, et la reconstitution de fichiers effacés, la décompilation ou le décryptage de mots de passe sont entrés dans la panoplie des mesures d'instruction.

Malgré les pouvoirs que lui donne sa compétence dans le cadre de sa mission n'oublions pas que l'expert a pour rôle d'éclairer les juges, et d'étayer leurs décisions par des certitudes techniques. Leurs missions dans la prochaine décennie seront proportionnelles à la complexité des débats, dans des mondes de plus en plus virtuels, où les techniques en constantes mutations risquent de prendre de vitesse les doctrines juridiques.

L'expert idéal possédera des capacités d'assimilation, une base de connaissance constamment renouvelée, une disponibilité permanente doublée d'une rapidité d'exécution, l'aptitude à s'exprimer avec clarté et synthèse, à discerner l'essentiel, et à traduire un imbroglio de détails techniques complexes, en quelques lignes d'évidence. Il ne lui sera pas interdit de maîtriser le choix subtil des mots, des expressions et des images, et de faire preuve d'un certain sens de la communication.

Le 500ème numéro du mensuel Expertises pourrait être consacré à l'inventaire et au comparatif des logiciels capables de répondre à ce besoin.



IDDN.FR.010.0000753.000.R.A.1998.026.40100


[Tête de page] [Retour au sommaire n° 200] [Accueil Expertises]