par Alain WEBER
| Un froid
inhabituel réveilla le petit garçon ; à moitié
endormi, il descendit dans la cuisine et jeta
nonchalamment un regard vers son aquarium tout en ouvrant
le frigidaire. Les poissons flottaient ventre à l'air,
morts ; le petit garçon se dit qu'ils n'étaient pas
coopératifs et n'avaient pas leur place dans ce monde. Il but son lait et plaça deux tartines congelées dans le grillepain. Il était tôt. Pour une fois, il pourrait assister en direct au Forum des Ecoliers ; la classe commençait à 8 heures mais rares étaient les enfants qui étaient connectés à l'ouverture. Il pourrait discuter avec ses amis Louis et Brian. C'étaient ses voisins de classe. Il ne les avait jamais rencontrés mais il connaissait leurs visages parce qu'en début d'année, chaque élève envoyait le fichier de son portrait ; dès que l'on se connectait sur la classe, la photo apparaissait derrière le pupitre. Le petit garçon aimait bien Louis et Brian ; ils étaient même partis ensemble en colonie de vacances. Ah ! c'était trop bien ! ; ils avaient voyagé à travers le réseau puis campé, vu des vaches et des canards ; pendant deux jours, il était resté posté devant son ordinateur communiquant sans arrêt avec ses amis. Ses parents l'avaient même grondé mais il avait eu gain de cause et on lui avait installé son lit près de l'écran. Il faisait vraiment froid. Le petit garçon alluma son ordinateur ; rien ne se passa. Il brancha celui de son père, rien. Il se souvint de ses tartines, revint à la cuisine ; le grillepain ne s'était pas déclenché. Le petit garçon se dit qu'il se passait quelque chose de bizarre ; il alla secouer son père pour le réveiller. C'est à 7 h 30 que le ministre de la Défense déclencha l'alerte rouge, du moins le pensa-t-il. Il était confronté à un phénomène inexpliquable et extraordinaire auquel il n'était pas préparé : il ne pouvait entrer en contact avec personne ; impossible de joindre son état-major, ni les bases aériennes, ni les bases navales, ni la force nucléide... Rien, aucun contact, pas même avec le Premier ministre. Il réessaya d'émettre le signal d'alerte. Aucun retour. Il décida de se rendre au siège de l'état-major. Il actionna la télécommande pour désarmer le système de sécurité qui enveloppait son domicile comme un voile invisible. Aucun effet. Troublé, il constata que la porte d'entrée s'ouvrait par simple pression sur la poignée. Il se rendit compte que l'on aurait pu entrer chez lui alors que son domicile était l'un des endroits les mieux protégés du pays ! Il s'engouffra dans l'ascenseur qui accédait directement à son étage. Il articula le code de descente. Aucune réaction. Il recommença, d'abord calmement. Aucune reconnaissance. Après plusieurs tentatives, il sortit de la cage et se rendit à l'évidence : lui, le troisième personnage du pays était enfermé chez lui, bloqué, coincé, pitoyable, sans aucune solution. Seul, lamentablement seul. Il se mit à pleurer d'impuissance. Le papa du petit garçon comprit tout de suite ce qui se passait : le froid, le manque de luminosité, l'absence totale de communication... Il s'agissait d'une éclipse binaire. Il y a dix ans, les plus grands professeurs avaient écarté une telle hypothèse mais quelques chercheurs dont il faisait partie avaient toujours considéré le phénomène comme virtuellement possible... Et il était en train de le vivre. Une éclipse binaire, cela voulait dire que les millions de satellites transformateurs d'énergie solaire étaient neutralisés et que plus aucun flux ne pouvait atteindre la Terre. Les avions en vol allaient s'échouer sur leurs trajectoires ; de même, les terminaux de vidéosurveillance, en suspension transatmosphérique par milliers, allaient s'écraser au sol comme des fruits mûrs. Autant d'incendies que les aspirateurs de feu à souffle négatif seront impuissants à combattre. Le système perpétuel de regénérescence de l'air ne fonctionnant plus, les toxines viendront asphyxier la ville. Il fallait partir d'ici le plus vite possible. Il réveilla sa femme, en deux mots lui expliqua ce qui se passait. Il déshabilla totalement le petit garçon et l'enduisit d'une graisse odorante antiparticules ; la couche d'amiante que les scientifiques avaient réussi à compacter et à maintenir en suspension par la théorie des flux magnétiques à rebours allait se désagréger et déverser sur la ville ses fibres meurtrières. Il habilla le petit corps chétif que les trop longues heures passées devant l'ordinateur avaient atrophié. Il attacha les lunettes de l'enfant afin qu'il ne les perdit pas. Ils rassemblèrent à la hâte quelques boîtes de granulés déshydratés, des capsules d'eau minérale, qui leur serviraient pendant leur exode. Il se rendit à la cave et regonfla les pneus de l'engin qu'il avait acheté l'année dernière au musée des transports. Il gratta le sol de la cave et déterra le petit coffre qui contenait le plan de la ville qu'il avait volé lors de la mission "Egouts". Il ajusta les masques distribués lors de la dernière alerte nucléide ; les scotcha à même la peau pour une parfaite adhésion. Il fixa le siège enfant sur le tandem ; il prit sa plus grosse torche ; ils montèrent à vélo et partirent vers les faubourgs. Les rues étaient parsemées d'engins inertes sur leur coussins d'air. Des incendies se déclaraient ici et là. Malgré le casque, il entendait le cri des victimes. Il aperçut une femme plaquée à sa fenêtre hurlant de terreur. Les flammes ne tardèrent pas à la happer. Les rues étaient désertes. Il se dit que la population, terrée chez elle, attendait sûrement un hypothétique secours. Quitter son domicile relevait d'ailleurs d'une sérieuse inconscience ; on y vivait, on y travaillait, on y communiquait avec le monde entier ; on y recevait ses amis via le réseau ; on pouvait accéder à toutes les manifestations culturelles (opéra, cinéma...). Bref, il n'y avait habituellement aucune raison de sortir de chez soi. De toute façon, les citadins ne connaissaient pas les contours exacts de la ville ni même la position de leur domicile par rapport au quartier. Les rares personnes qu'ils croisaient à présent étaient comme des lapins dans un champ de tir : peu exercées à courir, elles stoppaient subitement, exténuées puis virevoltaient pour s'arrêter plus loin, hébétées... Il se mit à pleuvoir. Ils roulèrent longtemps ; ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent quittés la ville ; ils atteignirent la maison de grand-mère après une semaine de voyage. Sales, hirsutes, hagards, brûlés par le soleil, ils poussèrent le portail de la vieille maison. Elle les accueillit chaleureusement. Ils pleurèrent. Le soir, la grand-mère lui fit traire la vache. Au contact de la mamelle, le petit garçon eut un cri de surprise. Ils découvrirent alors qu'il savait parler. |
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IDDN.FR.010.0000749.000.R.A.1998.026.40100
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